| Et le Jura me fut conté : une dégustation de rêve pour amateurs de vieux millésimes. Besançon, les 9 et 10 mai 2006 : au programme une dégustation exceptionnelle de vins du Jura. Une vertigineuse verticale retraçant plus d’un siècle de l’histoire du domaine Bourdy, une famille de vignerons installée à Arlay depuis 1896. Le maître de cérémonie : mon ami et complice, Christophe Ménozzi. Sommelier, il se passionne depuis toujours pour les vins du Jura et ne cesse de vanter leur caractère et leur grandeur. Une profession de foi qui a trouvé tout son sens dans cette somptueuse verticale de 114 côtes-du-jura, blancs et rouges, et vins jaunes de Château-Chalon remontant aux origines du domaine. Un périple dans le temps mené aux côtés de Christian Bourdy et de ses deux fils, Jean-Philippe et Jean-François. Outre la dimension affective évidente de la dégustation, ce qui m’a exalté dans cet exercice c’est d’avoir pu comparer à travers les âges ces vins nés sur les beaux terroirs des appellations Sous Roche (Château-Chalon), Arlay et Montausson. Une expérience irremplaçable. Première journée, premier choc : les côtes-du-jura.
Alignés en ordre de bataille, 42 millésimes de blanc, de 2002 à 1888, attendent. Et première gifle infligée par un chardonnay jurassien d’une grande complexité, qui a su se plier aux exigences du climat, des millésimes sans rien renier de sa personnalité. Qui après cela pourrait encore douter de la légitimité de ce cépage dans cette région ? Certainement pas les vignerons du Jura, eux qui l’ont planté dès le XVIe siècle. Car le chardonnay, quand il est bien né, trouve sur ces coteaux une formidable identité de terroir, bien loin de toutes les définitions variétales et techniques souvent rencontrées ailleurs.
Éclatante démonstration avec un millésime 1966 de toute beauté. Encore aujourd’hui, il dégage une finesse et une pureté minérale incomparable. Tendu, doté d’une belle persistance, le très bourguignon 1962 n’a rien à lui envier. Tandis que le 1959, plus étoffé, fait étalage d’une bonne oxydation ménagée et sans lourdeur, que le 1952, tenu par un belle acidité, est ciselé comme un chablis, et que le magique 1942 ferait pâlir quelques grands meursaults. Et le temps ne change rien à l’affaire, au contraire. La démonstration se poursuit. Surviennent alors un très classique 1934, un rectiligne 1911. La présence de vieux cépages jurassiens comme le plan d’Arlay, l’enfariné et le melon donne tout son tonus à ce vénérable cru. Enfin, le 1888 ferme le ban. Et l’émotion est toujours au rendez-vous. Deuxième journée, deuxième choc : les vins jaunes. Une étourdissante verticale de château-chalon de 1895 à 1998 qui a d’abord mis en lumière la très grande régularité des vins produits dans les années 1940 et 1950. Les 1959, 1957, 1952 et 1951 dévoilent un style très pur sans être monolithique sur le goût de jaune. Quant aux 1954 et 1958, moins dynamiques, ils se révèlent sur un registre plus pesant avec des notes surmûries de moka et de fruit sec. Les 1949 et 1947 sont extraordinaires de complexité et de persistance. Après quelques minutes d’aération, leurs arômes nous emmènent sur les marchés indou et marocain. Le superbe 1942, aux allures de vin de paille avec ses arômes (mirabelle et figue sèche), affiche un style très différent. Pour les autres décennies, mes coups de cœur vont au racé 1979, au formidable 1935, aux inoubliables 1928 et 1921. Une spirale effrénée qui trouve son apogée avec le 1911, qui s’exprime comme une grande chartreuse tarragonne (épices, curry et gentiane), et l’immense et interminable 1895, la dernière récolte avant le phylloxéra. Le plus incroyable peut-être, c’est que tous ces vins sont encore en vente… et à des prix tellement doux (château-chalon 1947 à 209 euros et château-chalon 1911 à 450 euros) que tout amateur de vieux millésimes se prend à rêver devant de tels trésors. À une époque où les bordeaux primeurs flambent, je vois difficilement ce qui pourrait l’en priver.
Olivier Poussier pour la RVF septembre 2007 |